dimanche 4 décembre 2011

Diaspora et pouvoir en Afrique Inactualité d’une conflictualité récurrente


Diaspora et pouvoir en Afrique

Inactualité d’une conflictualité récurrente

Par Magloire Mpembi Nkosi[1]

     Introduction

L’Afrique accumule actuellement des estives dans sa marche vers le progrès, lesquelles estives sont à la fois de nature endogène et/ou exogène, dans une répartition souvent inégale. Le leadership des dirigeants africains est remis en question au vu de faibles performances socioéconomiques alignées par la plupart des états d’Afrique noire. En même temps, on note aussi bien sur le continent qu’en dehors de celui-ci, un relatif foisonnement des compétences africaines. Dès lors se pose la question de la capacité des Africains à utiliser avec efficience et efficacité les ressources dont ils disposent dans la résolution des problèmes nationaux. C’est l’objet des propos qui suivent.

L’état de l’Afrique

Plusieurs états africains ont commémoré cette année les 50 ans de leurs « indépendances ». Force est de constater que, pour la plupart des pays du continent, les indicateurs socioéconomiques ne sont pas au mieux. L’Afrique demeure cette partie du monde où la prospérité a du mal à trouver droit de cité. Les peuples sont dans une lutte continuelle pour la survie dans un environnement riche en ressources naturelles. La mise en valeur de celles-ci semble malheureusement systématiquement relever d’une hétéronomie ailleurs pilotée exacerbée par une mondialisation à la fois violente et cynique.
Plus de 90%[2] des exportations africaines aujourd’hui sont des matières premières à très faible valeur ajoutée alors que la part de l’Afrique dans les échanges mondiaux était d’environ 1,3% en 2002. Au cours de la même année, seul 1,8% du total des investissements mondiaux avaient eu lieu en Afrique. Plus de la moitié de la nourriture consommée est importée. Cinquante pour cent des personnes déplacées et refugiées dans le monde sont des Africains. Il faut aussi ajouter que plus de deux sidéens sur trois vivent en Afrique alors que plus de 40.000 médecins vivent en dehors du continent. A en croire la Commission Economique pour l’Afrique, les départs des intellectuels africains se chiffrent à 20.000 par an depuis 1990[3], allant augmenter le volume de cette communauté que l’on appelle aujourd’hui « diaspora ».

Diaspora, qu’est-ce ?


Le terme diaspora, d’origine grecque, a d’abord désigné les communautés juives dispersées à travers le monde. Dans la 9e édition du dictionnaire de l’Académie on peut lire :
XX e siècle. Emprunté du grec diaspora, « dispersion ».
1. Dispersion du peuple juif hors de la Palestine au cours des siècles, provoquée par les persécutions et les déportations dont il a été victime. Par méton(ymie). Ensemble des communautés juives ainsi dispersées.
2. Par ext(ension). État de dispersion d'un peuple à travers le monde. La diaspora arménienne, grecque, chinoise.
Si au départ le terme faisait référence à la communauté juive, aujourd’hui son emploi s’est désormais étendu à toute communauté dont les membres se retrouvent « dispersés » à travers le monde. L’examen attentif de l’Histoire des diasporas montre qu’au-delà de la dispersion, c’est plutôt le sentiment de la communauté d’origine qui prime. Peut-on parler de « diaspora africaine » en parlant des Africains établis en dehors du continent. La réponse peut paraitre évidente à première vue mais il n’en est rien. Les Africains établis en dehors du continent, sont à l’image de l’Afrique : fragmentaires ! Le sentiment d’appartenance à la communauté africaine est soit diluée dans un exercice d’intégration tous azimut et gommant les diversités[4] soit dans un repli identitaire extrême, à échelle humaine, se résumant souvent à l’origine ethnique ou aux pratiques religieuses. Force est pourtant de constater que même dans ces cadres quelque peu étriqués, les Africains établis hors du continent n’hésitent pas à participer à des projets de développement impliquant leurs communautés d’origine.

Apport de la diaspora


Les transferts d’argent de la part de la diaspora peuvent constituer un pactole significatif.  Ils représentent 15 à 16% du produit intérieur brut pour le Cap Vert, 26% pour le Lesotho[5]. Les immigrés béninois, burkinabè, guinéens, maliens, togolais, sénégalais et d’autres pays jouent un rôle essentiel dans le développement local et le progrès social de leurs contrées. L’apport de ces immigrés via des mouvements associatifs se traduit par des projets à grand impact. Durant leurs vacances, ils retournent au pays et mettent à profit leurs compétences en matière agricole, médicale, scolaire ou hydraulique. En 2008, les Congolais installés en Europe ont envoyé plus de 1,3 milliards des dollars américains[6]. Cet argent a permis d’envoyer à l’école 40% des élèves scolarisés au pays. Il faut ajouter qu’une bonne partie de l’argent envoyé par des circuits parallèles ou privés n’a pas été comptabilisée.
Il faut cependant noter que la majeure partie de l’argent reçu de ceux qui sont partis à l’étranger est utilisée pour des besoins de consommation quotidienne, Il s'agit bien souvent d'organiser une fête de mariage ou d'anniversaire ou d'enterrer un mort. Moins de 10% est investi dans un projet à plus ou moins long terme. A l'échelle de ce qui est envoyé, parler de « gâchis » semble approprié. Il convient de réfléchir aux moyens de rendre l'aide de la diaspora beaucoup plus efficace et efficiente en vue du développement de l'Afrique. 

Pour une Diaspora plus active


Un certain nombre de conditions sont requises pour faire de la diaspora un véritable acteur du développement de l'Afrique.
1.      Le  sentiment d'appartenance à une communauté nationale
Le sentiment d'appartenance à la communauté nationale est primordial. Les Juifs à qui le terme de diaspora été appliqué pour la première fois dans l'Histoire sont un exemple en cette matière. Peu importe sa nationalité, le Juif se sent toujours prêt à servir Israël. Dominique Strauss-Khan, Homme politique français n'a-t-il pas dit qu’il pensait tous les jours au réveil à ce qu'il pourrait faire pour Israël ? L'identité juive est brandie constamment dans toutes les circonstances. Dans la plupart des pays occidentaux, des Juifs anonymes ou connus, au quotidien travaillent pour Israël. Ils portent le doux nom de « Sayanim[7] ». Ils sont au service de leur communauté d'origine tout en menant une « vie rangée ». 
L'Africain en Europe donne l’impression de prendre le chemin inverse. Tout dans son comportement va dans le sens d'un déni de sa propre nature : modes, loisirs, convictions sont systématiquement plaqués sur l'Occidental au nom de la sacro-sainte intégration. C'est un être devenu incapable d'apporter le moindre point de vue original tant sa pensée est creuse et sert de caisse de résonnance à l'idéologie dominante de la société d'accueil. Le Chinois, le Juif ou L'Arabe ne se renie point, continue à prier le Dieu de ses ancêtres et à porter leurs noms alors que l'Africain essaie en vain de se diluer dans la civilisation de l'universel qui le rejette sans qu'il ne s'en rende compte. S'il suffisait de ne pas aimer le manioc pour que tout allât pour le mieux dans le meilleur des mondes, ça se saurait.
Il semble néanmoins que les évènements actuels, les brimades subies et les discriminations aient fini par réveiller les membres de la Communauté nationale africaine. Le sentiment d'appartenance à la même communauté doit être entretenu, exalté voire créé de toute pièce si nécessaire. Il faut construire un imaginaire dynamisant pour les jeunes générations. Ces peuples que nous avons cités en exemple n'ont pas manqué de le faire parfois au mépris même de la réalité historique[8].

2.      Un climat de confiance entre la Diaspora et les pouvoirs en place en Afrique
Ceux de la Diaspora, confrontés quotidiennement aux cris et demandes de ceux qui sont restés au pays, ne manquent pas à l'occasion de critiquer sévèrement la gouvernance en Afrique. Au pays, la diaspora est perçue comme un assemblage hétéroclite des râleurs, potentiellement dangereux car pouvant fomenter un renversement des régimes en place. L'Histoire « post-coloniale » de l'Afrique fourmille en effet d'exemples de ces membres de la diaspora établis à l'étranger qui sont rentrés dans les avions militaires pour prendre le pouvoir. Il résulte de cela une impossibilité de dialogue. Mais ne faut-il pas dépasser ces moments de méfiance vu l'ampleur des enjeux ?
Un certain nombre d’actions de la part des pouvoirs africains peut permettre de briser le mur de glace qui les sépare de la diaspora :
1.       Il faut accorder le plus vite possible le droit de vote aux Africains établis à l'étrange ainsi que la double-nationalité.
L’expérience des pays de l'Afrique de l'Ouest montre que la participation des membres de la diaspora à la vie politique de leurs pays est un facteur mobilisateur des ressources.
2.       Il faut augmenter le sentiment de protection et de soutien aux membres de la diaspora.
 Combien d'Africains sont humiliés, battus, emprisonnés sans que leurs gouvernements n'expriment ne fût-ce que la moindre indignation formelle ? Un Africain peut être tué sans que son pays d’origine n’émette la moindre protestation. Avec le système Frontex, les pays du Maghreb et la Lybie assassinent allègrement des candidats malheureux à l’immigration clandestine au vu et au su de tous[9].
En contrepartie, si un tel climat de confiance est restauré, ceux de la diaspora pourraient alors jouer un rôle de lobbying auprès des gouvernements et des opinions publiques des pays qui les accueillent dont les décisions ont un impact négatif jusque dans les fins fond de nos villages les plus reculés. Lors des voyages officiels, lors de la signature des accords de coopération ou lors de toute autre discussion bilatérale, la présence en amont des « fixeurs » introduits dans les pays d’accueil et au fait des enjeux peut s’avérer primordiale. Pourquoi est-ce que les Pouvoirs africains se passeraient-ils d’un tel atout ?
Conclusion
Contrairement aux apparences le fruit de l'exil est aigre-doux. Les Africains établis en dehors du continent sont conscients de la nécessité d'améliorer les conditions de vie en Afrique. Au-delà de l'attachement à la terre de leurs ancêtres, il s'agit aussi d'une question de survie et de sécurité. L'expérience montre que le respect dont on jouit quel que soit l'endroit du monde est largement tributaire de la richesse de ses origines. Un américain, peu importe la couleur de sa peau est traité différemment d'un Africain. L'extrême-droitisation de la vie politique en Europe, les traitements et les lois ciblant explicitement des communautés parfois d'origine européenne sont autant des signaux rappelant  à tous que l'on n'est pas à l'abri des massacres dont l'Europe a déjà été coupable par le passé. Il faut se préparer au pire ! Le moment venu il faudra bien chercher la sécurité. Où peut-on être mieux que chez soi?
Il ressort de ce qui précède la nécessité d’utiliser beaucoup plus efficacement l’aide apportée par la Diaspora au continent. Plutôt que de résoudre les problèmes au cas par cas, n’y a-t-il pas lieu de réfléchir sur des projets à plus long terme ?
Il faut à présent penser à canaliser ce flux financier dans le bons sens. L’idée d’une banque africaine financée par la Diaspora devrait faire son chemin.
Dans le cynisme de la mondialisation, le respect est tributaire de la capacité à mobiliser des capitaux. La Chine est un parfait exemple de l’évolution des rapports des forces.


[1] Magloire Mpembi Nkosi, médecin et écrivain, est originaire du Congo Kinshasa. Il est l’auteur de Cri de Femme (Théâtre) et de Les Mystères de Kinshasa (Roman).
[2] Les chiffres donnés ici ont été rapporté par Saulet-Surungba Clotaire au cours d’une conférence tenue à Paris le 10 décembre 2005 et intitulée « Diaspora et développement ».
Le texte de la conférence est disponible en ligne sur http://www.sozowala.com/palabre/reflexions/r20060201001.htm (Visitée le 28 octobre 2010).
[3] Tebeje A, L’exode des cerveaux et renforcement des capacités en Afrique. http://www.idrc.ca/smsi/ev-71249-201-1-DO_TOPIC.html (Visitée le 28 octobre 2010).
L’auteur, ex-journaliste est Vice-Présidente de l’ Association for Higher Education and Development (AHEAD), http://www.aheadonline.org/

[4] D’où la vicieuse expression citoyen du monde.
[5] Kamayou C, L’argent envoyé par les Immigrés dans leurs pays a-t-il un sens ? http://www.grioo.com/opinion3603.html (visitée le 28 octobre 2010).
[6] Kimbalanga H, La diaspora "complice" de la "maladie des doigts écartés" du gouvernement et du "fainéantisme" des congolais au pays. http://www.congoedition.com/2.0/index.php?option=com_content&view=article&catid=18:economie&id=119:123&Itemid=33 (Visitée le 28 octobre 2010).
[7] Cohen J, Le printemps des Sayamin, L’Harmattan, Paris, 2010.

[8] Parmi tant d’autres, on peut recommander la lecture de :
Sand S, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, Paris, 2008.
Kostler A, La treizième tribu, Tallandier, Paris, 2008.

[9] A contrario, tous les autres pays du monde protègent leurs ressortissants même quand ils commettent des bévues. On a vu Sarkozy déclarer lors de l’Affaire de L’arche de Zoé, qu’il irait chercher les français quoi qu’ils aient fait ! On a vu la diplomatie française s’agiter pour faire libérer Clothilde Reis qui est considérée par l’Iran comme une espionne ou chercher à cassez une décision de justice au Mexique à propos de Florence Cassez.
Des activistes israéliens trouvent refuge à Tel-Aviv même lorsqu’ils sont impliqués dans des situations graves (http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1882). Un proverbe africain dit je cite « L’éléphant ne  se fatigue pas de porter ses défenses ». Pour quoi est-ce que les Etats africains devraient avoir honte de défendre leurs enfants ?

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