Diaspora et pouvoir en Afrique
Inactualité d’une conflictualité récurrente
Par Magloire Mpembi Nkosi[1]
L’Afrique accumule actuellement des estives dans
sa marche vers le progrès, lesquelles estives sont à la fois de nature endogène
et/ou exogène, dans une répartition souvent inégale. Le leadership des
dirigeants africains est remis en question au vu de faibles performances
socioéconomiques alignées par la plupart des états d’Afrique noire. En même
temps, on note aussi bien sur le continent qu’en dehors de celui-ci, un relatif
foisonnement des compétences africaines. Dès lors se pose la question de la
capacité des Africains à utiliser avec efficience et efficacité les ressources
dont ils disposent dans la résolution des problèmes nationaux. C’est l’objet
des propos qui suivent.
L’état de l’Afrique
Plusieurs états africains ont commémoré cette
année les 50 ans de leurs « indépendances ». Force est de constater
que, pour la plupart des pays du continent, les indicateurs socioéconomiques ne
sont pas au mieux. L’Afrique demeure cette partie du monde où la prospérité a
du mal à trouver droit de cité. Les peuples sont dans une lutte continuelle
pour la survie dans un environnement riche en ressources naturelles. La mise en
valeur de celles-ci semble malheureusement systématiquement relever d’une
hétéronomie ailleurs pilotée exacerbée par une mondialisation à la fois
violente et cynique.
Plus de 90%[2] des
exportations africaines aujourd’hui sont des matières premières à très faible
valeur ajoutée alors que la part de l’Afrique dans les échanges mondiaux était
d’environ 1,3% en 2002. Au cours de la même année, seul 1,8% du total des
investissements mondiaux avaient eu lieu en Afrique. Plus de la moitié de la
nourriture consommée est importée. Cinquante pour cent des personnes déplacées
et refugiées dans le monde sont des Africains. Il faut aussi ajouter que plus
de deux sidéens sur trois vivent en Afrique alors que plus de 40.000 médecins
vivent en dehors du continent. A en croire la Commission Economique pour
l’Afrique, les départs des intellectuels africains se chiffrent à 20.000 par an
depuis 1990[3],
allant augmenter le volume de cette communauté que l’on appelle aujourd’hui
« diaspora ».
Diaspora, qu’est-ce ?
Le terme diaspora, d’origine grecque, a d’abord
désigné les communautés juives dispersées à travers le monde. Dans la 9e
édition du dictionnaire de l’Académie on peut lire :
XX e siècle. Emprunté du grec diaspora, «
dispersion ».
1. Dispersion du peuple juif hors de la Palestine au cours des siècles, provoquée par les persécutions et les déportations dont il a été victime. Par méton(ymie). Ensemble des communautés juives ainsi dispersées.
2. Par ext(ension). État de dispersion d'un peuple à travers le monde. La diaspora arménienne, grecque, chinoise.
1. Dispersion du peuple juif hors de la Palestine au cours des siècles, provoquée par les persécutions et les déportations dont il a été victime. Par méton(ymie). Ensemble des communautés juives ainsi dispersées.
2. Par ext(ension). État de dispersion d'un peuple à travers le monde. La diaspora arménienne, grecque, chinoise.
Si au départ le terme faisait référence à la
communauté juive, aujourd’hui son emploi s’est désormais étendu à toute
communauté dont les membres se retrouvent « dispersés » à travers le
monde. L’examen attentif de l’Histoire des diasporas montre qu’au-delà de la
dispersion, c’est plutôt le sentiment de la communauté d’origine qui prime.
Peut-on parler de « diaspora africaine » en parlant des Africains
établis en dehors du continent. La réponse peut paraitre évidente à
première vue mais il n’en est rien. Les Africains établis en dehors du
continent, sont à l’image de l’Afrique : fragmentaires ! Le sentiment
d’appartenance à la communauté africaine est soit diluée dans un exercice
d’intégration tous azimut et gommant les diversités[4] soit
dans un repli identitaire extrême, à échelle humaine, se résumant souvent à
l’origine ethnique ou aux pratiques religieuses. Force est pourtant de
constater que même dans ces cadres quelque peu étriqués, les Africains établis
hors du continent n’hésitent pas à participer à des projets de développement
impliquant leurs communautés d’origine.
Apport de la diaspora
Les transferts d’argent de la part de la diaspora peuvent constituer un
pactole significatif. Ils représentent
15 à 16% du produit intérieur brut pour le Cap Vert, 26% pour le Lesotho[5]. Les
immigrés béninois, burkinabè, guinéens, maliens, togolais, sénégalais et
d’autres pays jouent un rôle essentiel dans le développement local et le
progrès social de leurs contrées. L’apport de ces immigrés via des mouvements
associatifs se traduit par des projets à grand impact. Durant leurs vacances,
ils retournent au pays et mettent à profit leurs compétences en matière
agricole, médicale, scolaire ou hydraulique. En 2008, les Congolais installés
en Europe ont envoyé plus de 1,3 milliards des dollars américains[6]. Cet
argent a permis d’envoyer à l’école 40% des élèves scolarisés au pays. Il faut
ajouter qu’une bonne partie de l’argent envoyé par des circuits parallèles ou
privés n’a pas été comptabilisée.
Il faut cependant noter que la majeure partie de l’argent reçu de ceux
qui sont partis à l’étranger est utilisée pour des besoins de consommation
quotidienne, Il s'agit bien souvent d'organiser une fête de mariage ou
d'anniversaire ou d'enterrer un mort. Moins de 10% est investi dans un projet à
plus ou moins long terme. A l'échelle de ce qui est envoyé, parler de
« gâchis » semble approprié. Il convient de réfléchir aux moyens de
rendre l'aide de la diaspora beaucoup plus efficace et efficiente en vue du développement
de l'Afrique.
Pour une Diaspora plus active
Un certain nombre de conditions sont requises pour faire de la diaspora
un véritable acteur du développement de l'Afrique.
1.
Le sentiment d'appartenance à une communauté
nationale
Le sentiment d'appartenance à la communauté nationale est primordial. Les
Juifs à qui le terme de diaspora été appliqué pour la première fois dans
l'Histoire sont un exemple en cette matière. Peu importe sa nationalité, le
Juif se sent toujours prêt à servir Israël. Dominique Strauss-Khan, Homme
politique français n'a-t-il pas dit qu’il pensait tous les jours au réveil à ce
qu'il pourrait faire pour Israël ? L'identité juive est brandie
constamment dans toutes les circonstances. Dans la plupart des pays
occidentaux, des Juifs anonymes ou connus, au quotidien travaillent pour
Israël. Ils portent le doux nom de « Sayanim[7] ». Ils sont au service de leur communauté d'origine tout en
menant une « vie rangée ».
L'Africain en Europe donne l’impression de
prendre le chemin inverse. Tout dans son comportement va dans le sens d'un déni
de sa propre nature : modes, loisirs, convictions sont systématiquement
plaqués sur l'Occidental au nom de la sacro-sainte intégration. C'est un être
devenu incapable d'apporter le moindre point de vue original tant sa pensée est
creuse et sert de caisse de résonnance à l'idéologie dominante de la société
d'accueil. Le Chinois, le Juif ou L'Arabe ne se renie point, continue à prier
le Dieu de ses ancêtres et à porter leurs noms alors que l'Africain essaie en
vain de se diluer dans la civilisation de l'universel qui le rejette sans qu'il
ne s'en rende compte. S'il suffisait de ne pas aimer le manioc pour que
tout allât pour le mieux dans le meilleur des mondes, ça se saurait.
Il semble néanmoins que les évènements actuels,
les brimades subies et les discriminations aient fini par réveiller les membres
de la Communauté nationale africaine. Le sentiment d'appartenance à la même
communauté doit être entretenu, exalté voire créé de toute pièce si nécessaire.
Il faut construire un imaginaire dynamisant pour les jeunes générations. Ces
peuples que nous avons cités en exemple n'ont pas manqué de le faire parfois au
mépris même de la réalité historique[8].
2.
Un
climat de confiance entre la Diaspora et les pouvoirs en place en Afrique
Ceux de la Diaspora, confrontés
quotidiennement aux cris et demandes de ceux qui sont restés au pays, ne
manquent pas à l'occasion de critiquer sévèrement la gouvernance en Afrique. Au
pays, la diaspora est perçue comme un assemblage hétéroclite des râleurs, potentiellement
dangereux car pouvant fomenter un renversement des régimes en place. L'Histoire
« post-coloniale » de l'Afrique fourmille en effet d'exemples de ces
membres de la diaspora établis à l'étranger qui sont rentrés dans les avions
militaires pour prendre le pouvoir. Il résulte de cela une impossibilité de
dialogue. Mais ne faut-il pas dépasser ces moments de méfiance vu l'ampleur des
enjeux ?
Un certain nombre d’actions de la
part des pouvoirs africains peut permettre de briser le mur de glace qui les
sépare de la diaspora :
1. Il
faut accorder le plus vite possible le droit de vote aux Africains établis à
l'étrange ainsi que la double-nationalité.
L’expérience des pays de l'Afrique de
l'Ouest montre que la participation des membres de la diaspora à la vie
politique de leurs pays est un facteur mobilisateur des ressources.
2. Il
faut augmenter le sentiment de protection et de soutien aux membres de la
diaspora.
Combien d'Africains sont humiliés, battus,
emprisonnés sans que leurs gouvernements n'expriment ne fût-ce que la moindre indignation
formelle ? Un Africain peut être tué sans que son pays d’origine n’émette
la moindre protestation. Avec le système Frontex, les pays du Maghreb et la
Lybie assassinent allègrement des candidats malheureux à l’immigration
clandestine au vu et au su de tous[9].
En contrepartie, si un tel climat de
confiance est restauré, ceux de la diaspora pourraient alors jouer un rôle de
lobbying auprès des gouvernements et des opinions publiques des pays qui les
accueillent dont les décisions ont un impact négatif jusque dans les fins fond
de nos villages les plus reculés. Lors des voyages officiels, lors de la
signature des accords de coopération ou lors de toute autre discussion
bilatérale, la présence en amont des « fixeurs » introduits dans les
pays d’accueil et au fait des enjeux peut s’avérer primordiale. Pourquoi est-ce
que les Pouvoirs africains se passeraient-ils d’un tel atout ?
Conclusion
Contrairement aux apparences le fruit de l'exil est aigre-doux. Les
Africains établis en dehors du continent sont conscients de la nécessité
d'améliorer les conditions de vie en Afrique. Au-delà de l'attachement à la
terre de leurs ancêtres, il s'agit aussi d'une question de survie et de
sécurité. L'expérience montre que le respect dont on jouit quel que soit
l'endroit du monde est largement tributaire de la richesse de ses origines. Un
américain, peu importe la couleur de sa peau est traité différemment d'un
Africain. L'extrême-droitisation de la vie politique en Europe, les traitements
et les lois ciblant explicitement des communautés parfois d'origine européenne
sont autant des signaux rappelant à tous
que l'on n'est pas à l'abri des massacres dont l'Europe a déjà été coupable par
le passé. Il faut se préparer au pire ! Le moment venu il faudra bien
chercher la sécurité. Où peut-on être mieux que chez soi?
Il ressort de ce qui précède la nécessité d’utiliser beaucoup plus
efficacement l’aide apportée par la Diaspora au continent. Plutôt que de
résoudre les problèmes au cas par cas, n’y a-t-il pas lieu de réfléchir sur des
projets à plus long terme ?
Il faut à présent penser à canaliser ce flux financier dans le bons sens.
L’idée d’une banque africaine financée par la Diaspora devrait faire son
chemin.
Dans le cynisme de la mondialisation, le respect est tributaire de la
capacité à mobiliser des capitaux. La Chine est un parfait exemple de
l’évolution des rapports des forces.
[1]
Magloire Mpembi Nkosi, médecin et écrivain, est originaire du Congo Kinshasa.
Il est l’auteur de Cri de Femme (Théâtre)
et de Les Mystères de Kinshasa
(Roman).
[2]
Les chiffres donnés ici ont été rapporté par Saulet-Surungba Clotaire au cours
d’une conférence tenue à Paris le 10 décembre 2005 et intitulée « Diaspora
et développement ».
Le texte de la conférence est disponible en ligne sur http://www.sozowala.com/palabre/reflexions/r20060201001.htm
(Visitée le 28 octobre 2010).
[3]
Tebeje A, L’exode des cerveaux et renforcement des capacités en Afrique. http://www.idrc.ca/smsi/ev-71249-201-1-DO_TOPIC.html
(Visitée le 28 octobre 2010).
L’auteur, ex-journaliste est Vice-Présidente de l’
Association for Higher Education and Development (AHEAD), http://www.aheadonline.org/
[4]
D’où la vicieuse expression citoyen du
monde.
[5]
Kamayou C, L’argent envoyé par les Immigrés dans leurs pays a-t-il un
sens ? http://www.grioo.com/opinion3603.html
(visitée le 28 octobre 2010).
[6]
Kimbalanga H, La diaspora "complice" de la "maladie des doigts
écartés" du gouvernement et du "fainéantisme" des congolais au
pays. http://www.congoedition.com/2.0/index.php?option=com_content&view=article&catid=18:economie&id=119:123&Itemid=33
(Visitée le 28 octobre 2010).
[7]
Cohen J, Le printemps des Sayamin, L’Harmattan, Paris, 2010.
[8]
Parmi tant d’autres, on peut recommander la lecture de :
Sand S, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard,
Paris, 2008.
Kostler A, La treizième tribu, Tallandier, Paris,
2008.
[9]
A contrario, tous les autres pays du monde protègent leurs ressortissants même
quand ils commettent des bévues. On a vu Sarkozy déclarer lors de l’Affaire de
L’arche de Zoé, qu’il irait chercher les français quoi qu’ils aient fait !
On a vu la diplomatie française s’agiter pour faire libérer Clothilde Reis qui
est considérée par l’Iran comme une espionne ou chercher à cassez une décision
de justice au Mexique à propos de Florence Cassez.
Des activistes israéliens trouvent refuge à Tel-Aviv
même lorsqu’ils sont impliqués dans des situations graves (http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1882).
Un proverbe africain dit je cite « L’éléphant ne se fatigue pas de porter ses défenses ».
Pour quoi est-ce que les Etats africains devraient avoir honte de défendre
leurs enfants ?
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